La Gare Engloutie
"Les dessous de Chinatown" - création 2008

 

Une pièce réalisée pour ArteRadio, par Christophe Havard et Olivier Toulemonde (porteurs d'écoute)

Le quartier chinois du XIIIe arrondissement. Du haut des tours des Olympiades, les habitants font admirer la vue. Sur la dalle, les touristes découvrent les Chinois de Paris. Et en sous-sol, une gare oubliée sert au tri des marchandises. Un documentaire impressionniste sur les rumeurs, bruits et légendes des hauteurs et des dessous de Chinatown.

En écoute sur ArteRadio : http://www.arteradio.com/son.html?264203

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Chronique parue sur Télérama : lien

Chronique parue sur Syntone :

Commençons par interroger une constatation anecdotique. La Gare engloutie est à notre connaissance le seul documentaire d'Arte Radio où l'on ne présente pas les gens qui parlent. En effet, quelques “préceptes dogmatiques” fondent la charte éditoriale de la webradio d'Arte. Les auteurs se doivent de la respecter, quelle que soit la réalité rencontrée. Ainsi, vous avez sans doute remarqué que dans tous les sujets d'Arte Radio, les locuteurs se présentent eux-mêmes : prénom, nom et parfois profession ou fonction, constituant une sorte de signature préalable fournie à la demande de l'auteur, que celui-ci insèrera systématiquement entre les premières phrases de l'intervention. Précision utile si l'on souhaite s'assurer de la fiabilité du locuteur, de sa compétence, de l'engagement qu'il prend sur ses propos... quoiqu'encore faudrait-il qu'il vienne à porter lui-même sa signature après approbation du montage, ce qui ne fait pas partie des règles (!). Quoi qu'il en soit, ce genre de principes comme, autre exemple, le fait d'ôter toutes les questions lors du montage des entretiens (à ce sujet, il faut écouter cette facétieuse et pertinenteauto-critique), a grandement contribué à ce qu'Arte Radio développe sa propre identité, son style aujourd'hui reconnaissable qui lui a permis de faire sa place singulière au sein de la sphère médiatique. Cependant, tout formatage conduit également à une certaine uniformité des rendus et à ce qu'on sente, parfois, l'auteur pris à l'étroit.

    Ici il y a donc exception, et sur la Gare engloutie souffle un petit vent de liberté, contribuant à semer le trouble dont l'auditeur a besoin pour s'engager. Le minimum de précisions, soufflées en passant, à propos des personnes rencontrées (on comprend quand même qu'il s'agit d'un habitant des tours, puis d'une habitante, puis d'un autre qui est aussi manutentionnaire dans les caves...), suffit à nous faire humer la présence humaine des lieux. Le flou qui nimbe ces gens leur va comme un gant : certaines paraissent même s'amuser à se faire personnages. À tort ou à raison, nous sommes imprégnés d'habitudes de spectateurs, aujourd'hui plus cinématographiques que littéraires ou mythiques, qui nous font désirer la fiction partout. La médiatisation du réel n'y coupe pas et nous sommes peut-être davantage touchés par les documentaires comme celui-ci, qui empruntent franchement les codes de la fiction, qui ont recours à une narration recomposée et à des personnages auxquels on puisse s'identifier.

    Mais ce qui est plus remarquable dans la Gare engloutie, c'est la manière dont les personnages font exister les lieux par le son. Nous sommes dans un quartier du Paris populaire, où seul l'aspect invisible nous fait prendre conscience de l'extravagance de l'endroit. La première phrase énoncée dit presque tout. Les immenses barres verticales de la cité des Olympiades ont été élevées sur l'ancienne gare des Gobelins, reconstruite en sous-sol puis désertée et récupérée pour le stockage de marchandises. Tout le quartier en surface se constitue quasi exclusivement d'ex-réfugiés et boat-people des guerres indochinoises qui ont établi un commerce prospère, tandis que des sans-abri dont certains ne sortaient plus au jour ont peuplé un temps les niveaux inférieurs. Pour un tel sujet, l'emploi du médium radio en tant que boîte noire est doublement pertinent : il y a d'une part, les sociétés asiatiques aux mœurs prétendument mystérieuses et d'autre part, l'underground mal éclairé d'où proviennent diverses légendes inquiétantes.

    Entre cet Enfer des caves où erreraient troglodytes, cadavres, carpes et mafia chinoise, et le Paradis olympien des vues panoramiques (on ne s'arrêtera guère entre les deux que sur le Jardin... des Délices ? non, des Crottes de chien), les auteurs nous font naviguer, insistant sur leurs longues marches (car parfois les ascenseurs sont en panne) que de nombreux objets sonores viennent redire, répéter, marteler : claquettement d'un vieil escalator, trépignement des pattes griffues d'un chien sur le sol, raclement d'un skate-board, “ttttt” d'un moteur imité à la bouche, cliquetis de la panoplie du vigile, coups portés dans un punching-ball... Après l'avoir été eux-mêmes, les auteurs s'emploient à mettre l'auditeur en situation.

    L'accroche en plein air par les guides “français” puis “chinois” est un passe pour entrer dans les intérieurs, en haut puis en bas et retour, et laisser les murmures teinter les espaces. Pas de studio ni de micro posé : tous les entretiens, menés en situation donc, font résonner les lieux de vie mêmes. De l'appartement feutré haut-perché où ne ronronne qu'un nuage de drone urbain, aux caves et escaliers souterrains réverbérants, l'acoustique est aussi un personnage que les auteurs osent faire vibrer, souvent avec succès, contribuant à la formation d'images prégnantes. En effet, bien que nos oreilles soient saturées de sons urbains, le fragment de ville donné à entendre dans la Gare engloutie ressuscite notre écoute de si intelligente façon que l'ultime phrase prononcée ~ pourtant un lieu commun énorme, “quand y a pas de bruit, c'est qu'y a pas de vie”  ~ passe tout juste, très juste.


Etienne Noiseau
 
© 2014 Olivier Toulemonde